Taylor Swift est Miss Americana

J’ai regardé Miss Americana, le documentaire sur Taylor Swift réalisé par Lana Wilson et disponible sur Netflix, dans un but purement informatif. Je n’apprécie pas du tout la musique de Taylor Swift et j’avais beaucoup de préjugés à son encontre. Je n’aime toujours pas sa musique et si quelques uns de mes préjugés se sont confirmés, je suis plus mesurée sur certains points.

Taylor Swift est une popstar américaine de 30 ans qui a déjà passé la moitié de sa vie sur scène. Elle s’est d’abord fait connaître dans la sacro-sainte country, milieu musical plutôt fermé qui nous dépasse sans doute un peu, nous, les Européen·ne·s. Taylor Swift a aujourd’hui reçu plusieurs centaines de récompenses, pèse plusieurs millions de dollars et le nombre de ses disques vendus est vertigineux. Cette femme est une machine.

Taylor Swift est-elle une artiste ?

En fait, je suis mal à l’aise avec le concept d’artiste la concernant. Je ne crois pas qu’elle en soit une. En revanche, elle est une incroyable cheffe d’entreprise, une businesswoman hors pair. Elle a très vite compris les mécanismes de son domaine et comment en tirer profit. Elle a beau écrire et composer ses chansons, je ne crois pas que cela suffise à faire d’elle une artiste. Elle le démontre à plusieurs reprises dans le documentaire.

Dès les premières minutes, elle apprend qu’elle n’est pas nommée aux Grammys et dit :

C’est pas grave, je ferai un meilleur disque.

Nous sautons à pieds joints dans la musique tout ce qu’il y a de plus industrielle. Elle n’est pas nommée pour recevoir un prix, son disque n’est donc pas assez bon. Plus largement, qui peut dire quelle musique est bonne ou non ? OK, à peu près tout le monde, mais c’est toujours subjectif. Sur le plan marketing, la bonne musique est celle qui se vend le plus possible. D’ailleurs, un peu plus tard, Taylor Swift dit :

C’est super stressant de sortir un nouveau titre. Si je ne bats pas tout ce que j’ai fait avant, ce sera considéré comme un échec colossal.

C’est un point de vue mais personnellement, ça me fait flipper.

La musique capitaliste

A n’en pas douter. Taylor Swift écrit et compose pour que ça fonctionne, elle analyse les désirs de ses fans et s’en sert d’ingrédients. Peut-on réellement parler de création, si on essaie d’aller au-delà de la définition stricte du mot ? Avec elle, on assiste à une gigantesque capitalisation d’un art. Je ne diabolise pas l’argent brassé dans la musique, ce serait hypocrite. On a toutefois ici atteint un stade grandiloquent. Elle dit :

On choisit ce métier car on veut que les gens nous aiment. On se sent peu sûr·e de soi, on aime le bruit des applaudissements et ça nous fait oublier qu’on ne se sent pas adéquat·e. C’est plus que de la musique.

Elle est tributaire de l’amour des gens, sans ça elle n’est personne. Elle explique d’ailleurs qu’elle a disparu des radars une année entière parce qu’elle a cru que c’était ce que voulaient les gens. Je trouve ça très angoissant.

Une jeune femme déshumanisée

Là où ça devient pervers, c’est qu’elle est totalement déshumanisée. Et donc moi-même je la prenais pour une quiche incapable de réfléchir alors que c’est tout le contraire (je retire et regrette). Quand elle n’était qu’une jeune adulte, elle a toujours pris soin d’être la potiche de service, elle a considéré que personne n’avait envie de connaître les opinions d’une chanteuse de country de 20 ans, elle devait se contenter de chanter l’amour du haut de son mètre 78 et de ses troubles du comportement alimentaire. Le pire, c’est qu’elle avait sans doute raison et ça m’affole.

Une gentille fille sourit et dit merci, une gentille fille ne met pas les gens mal à l’aise avec ses opinions.

Control freak pour ne surtout jamais être critiquable. Quelle fatigue a-t-elle dû accumuler…

Prises de position

Taytay, comme la surnomme la terre entière alors que ce surnom devrait être réservé à sa mère, a lâché du lest sur sa façon de s’alimenter et affirme son féminisme, son alliance pour les communautés LGBTQ+ et sa position claire anti-Trump. Et ça, c’est plutôt balèze quand on vient de la country, réputée très cis, très hétéro, très blanche, très conservatrice, totalement de droite. Mais à quel prix ? Les journaux télévisés et autres talk-shows passent leur temps à moudre du grain à chacune de ses sorties, ce qui lui vaut des revers de médaille réguliers. Bien que le documentaire ne soit pas d’une grande profondeur, j’ai été rassurée de voir qu’elle maîtrise la situation et qu’elle s’en fout un minimum.

Elle subit le sexisme de plein fouet et l’exemple est donné avec les Dixie Chicks, trio de country et bluegrass américain. Elles ont pris la plus grande volée de bois vert du siècle quand elles ont affirmé ne pas soutenir George W. Bush qui déclarait la guerre à l’Irak (cela ne nous rajeunit pas). Des pseudos experts vomissaient sur les plateaux télévisés qu’elles n’étaient que « des idiotes qui méritent d’être giflées ».

Alors parlons-en des violences faites aux femmes. En 2017, Taylor Swift a subi une agression sexuelle de la part d’un DJ. Elle a gagné son procès et n’hésite pas à évoquer son vécu pour dénoncer la misogynie toujours crasseuse de notre vieux monde. S’il est hors de question de douter de sa sincérité quant à sa position de féministe convaincue, ne risque-t-elle pas un jour de tomber dans les travers du feminism washing ? Elle a de l’influence, ça aide beaucoup, mais j’ai très peur que des arguments marketing finissent un jour par prendre le pas.

Je reste un peu sceptique

Taylor Swift a longtemps été une vitrine, la petite fiancée de l’Amérique, elle a subi ce gros con de Kanye West et des journalistes peu scrupuleux·ses mais elle est très intelligente, très riche et désormais beaucoup plus affirmée. Elle a davantage confiance en elle et ses capacités, elle ne perd pas de vue son objectif de gosse qui était de devenir une immense popstar. Mais je me questionne : comment peut-on être aussi sensée et dépendre autant du regard des autres ?

4 Comments

  1. Merci pour cette chronique digeste et percutante, car spontanément je n’aurais pas eu la curiosité de regarder ce docu : même si, de base, voir les coulisses d’une industrie à travers le parcours d’une femme, ça m’intéresse, j’ai de trop gros a prioris sur Taylor Swift, je crois.

    Je ne connais rien à sa musique ni à sa carrière, par contre plusieurs passages de ta critique m’ont interpelée. Sur le fait d’être tributaire de « l’amour » et dans l’ensemble du regard des autres, par exemple.

    Tu conclus en opposant le fait d’être sensée, et d’être dépendante de ça. C’est intéressant ! Si j’avais bien identifié ça comme une dépendance, par contre jusqu’à présent je n’avais jamais perçu ça comme étant synonyme d’inconséquence, voire de bêtise (?).

    Et pourtant, ce n’est pas faute de lire tout ce qui me tombe dans le bec à propos de notre dépendance généralisée aux réseaux sociaux, à l’approbation des autres, au conformisme, etc. – sur le fait que ça finit par nous dépasser et que ça peut même nous rendre malade.

    Dans le cas de Taylor Swift et de bien d’autres artistes et personnalités pubiques, cela n’a selon moi pas tant à voir avec de l’inconséquence que d’un solide sens des affaires (comme tu le signales par ailleurs). Aujourd’hui c’est là qu’est l’argent : c’est le fait que les autres soient dépendants de toi – ou plutôt, de ce que tu reflètes et partages – qui est un levier financier et marketing.

    Donc au fond, en tant qu’artiste, peut-être devient-on dépendant·e du fait que notre travail puisse rendre les autres dépendant·es. On n’en a jamais assez, et à chaque fois que l’on a pulvérisé un de ses objectifs secrets, on se demande déjà comment on va pouvoir réitérer l’exploit, tout en apportant de la nouveauté de peur de passer pour hasbeen. (Très hasbeen, le mot « hasbeen », notons.)

    On interprète ce « succès » comme une donnée relativement objective quant à la qualité de ce que l‘on produit, a fortiori quand on parle de dizaine voire de centaines de millions de fans, je suppose.

    Si j’ai beaucoup de fans, si je vends beaucoup, c’est que ce que je produis est bien. Ce qui n’est pas forcément faux.

    L’inverse est plus embêtant cependant : si je n’ai pas beaucoup de fans/followers/personnes qui suivent mon travail, si je ne vends rien, alors c’est que ce que je produis est nul H. Ce qui, la plupart du temps, n’est pas vrai.

    Bref, je ne me serais pas doutée que ta critique m’évoquerait tant de parallèles et de questionnements, mais le fait est que ce docu sort pile au bon moment, et semble refléter un truc spécifique à notre époque. C’est dans l’air du temps.

    De mon côté, je continue à m’interroger sur ce que l’on cède de soi, de ses valeurs et de son espace de liberté quand on se met en tête de provoquer des interactions avec autrui, qui plus est au nom de l’art ou, si le mot te semble trop fort, de la créativité et du divertissement au sens large.

    • Luski

      Je ne crois pas que Taylor Swift agisse par bêtise, si je l’ai laissé entendre alors je me suis mal exprimée. En revanche, c’était un à priori que j’avais sur elle. Je pense d’ailleurs qu’il est généralisé et c’est bien expliqué dans le documentaire, Taylor Swift a passé toute sa jeune carrière à invoquer l’amour des fans et à ne pas donner une opinion extérieure à sa musique, c’est sans nul doute ce qui la dessert.

      Après avoir discuté de ce documentaire avec des amies, je me suis aperçue que je l’avais regardé avec une certaine forme de naïveté. Le documentaire lui-même est un outil marketing censé aider la carrière de Taylor Swift et elle n’est pas la seule à avoir cédé à la méthode : Lady Gaga, Justin Bieber, etc., tou·te·s ces chanteur·se·s nous font croire qu’il·elle·s ont besoin d’expliquer des choses à leur public. Ce n’est pas une nouveauté, ça a toujours existé. Pour moi ça manque de sincérité artistique. Mais là encore je dois faire preuve de naïveté, il faut bien gagner de l’argent puisqu’on ne peut plus compter sur les ventes de disques, haha.

      Enfin bref, Taylor Swift a clairement peur de devenir has been. Elle le deviendra pourtant un jour car nous sommes tou·te·s le·a has been de quelqu’un ! Cela dit, ça coûte plus ou moins cher en fonction de qui nous sommes.

      Je crois qu’il y a un réel questionnement philosophique là-dessus !

  2. Je suis assez intriguée par ce documentaire (même si je suis pas sûre de sauter le pas et le regarder)

    Lorsque tu écris « Elle a beau écrire et composer ses chansons, je ne crois pas que cela suffise à faire d’elle une artiste. », je me questionne du coup : quels critères tu retiens de ton côté pour être artiste ? A mes yeux le fait de penser aussi en stratège et d’en faire une entreprise commerciale c’est pas forcément contradictoire avec le caractère artistique d’une création (ou d’une personne d’ailleurs), finalement l’histoire est remplie de « grands artistes » qui ont beaucoup créé sur commande et en fonction de ce qui plaisait… Donc ça me laisse songeuse, je serais bien incapable de définir des critères je crois !

    • Luski

      Honnêtement, je ne sais pas quels sont les critères pour être un·e artiste et je ne suis pas sûre que ça doit être établi, en revanche j’ai la vision (réductrice, peut-être) d’une motivation uniquement mercantile de la part de Taylor Swift. J’ai l’impression qu’elle voit son métier comme un business et rien d’autre (c’est toutefois une part nécessaire, j’en suis pleinement consciente). Cet avis est-il biaisé par l’image qu’elle renvoie (souvent malgré elle) ? Possible. Je suis dérangée par un truc qui est peut-être invisible. Tu poses donc une bonne question à laquelle je ne sais pas vraiment répondre et ça mérite donc réflexion.

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