Parcours d’entrepreneuse prête à câbler

Et donc un jour, je suis devenue rédactrice web.

Euh… vraiment ? Enfin si, pour l’administration française ça ne fait aucun doute. Quoique… Quand il a fallu me déclarer auprès de l’Insee, le terme « rédactrice web » n’existait pas, mon code NAF/APE est « édition de revues et périodiques ». OK, vu.

Je pense ne pas pouvoir faire de meilleure introduction pour parler de la nébulosité qui encercle ma vie professionnelle depuis 2 ans 1/2. D’ailleurs c’est amusant de parler de vie professionnelle me concernant parce que la mienne est un infini chaos qui dure, dure, et dure… Mais qui a presque cessé de m’empêcher de dormir.

J’ai 35 ans. Je n’ai pas fini mes études, le bac est mon seul diplôme, je n’ai pas de métier, je n’ai eu que des jobs alimentaires et je n’ai jamais été payée plus que le SMIC. Je suis une accidentée de la vie active. Un peu comme si je n’avais jamais appris à faire de vélo mais que c’était mon seul moyen de locomotion pour sortir de la bouche de l’enfer.

La mécanique de base

J’ai terminé mon dernier contrat en tant que salariée le 30 juin 2018. C’était un CDD de 8 mois comme surveillante dans un collège privé. Je sortais d’une période de chômage de 2 ans qui a fait suite à 6 ans dans un lycée public comme assistante d’éducation (le seul contrat sympa de toute ma vie). Je suis donc retournée à Pôle Emploi. J’étais suivie depuis un moment par le même agent au prénom composé inégalé qui avait un sérieux problème de gesticulite aiguë. Il parlait vite, articulait mal, sautillait sur sa chaise avec des mouvements saccadés et moi, du fin fond de ma dépression chronique et freinante, je le suppliais intérieurement d’arrêter la coke.

À l’automne 2018, las de me voir créer de la dette en vivant des aides de l’État (je n’ai aucun regret), il m’a posé la question la moins innocente du monde : « Vous n’avez pas envie de créer votre propre entreprise ? » J’ai répondu oui parce que je lui disais toujours oui pour m’éviter des problèmes. C’est que j’y tenais à mes 800 balles mensuelles. Jean-Machin a continué son laïus à propos du programme Activ’ Projet, une espèce de formation avec un organisme partenaire qui nous apprend à monter notre boîte en 3 mois et une dizaine de rendez-vous. Alors j’ai dit oui, j’ai menti en disant que j’avais peut-être bien un projet en tête et hop, je suis sortie des statistiques.

Quand on se ment à soi-même, on peut mentir aux autres

J’ai commencé cette formation début 2019 mais avant ça, le 13 décembre1, j’ai été contrôlée par Pôle Emploi. Pas par mon fidèle Jean-Machin local, non, par une tocarde de l’antenne régionale. On m’a rarement aussi mal parlé. En exprimant clairement le fait que je la prenais pour une conne tandis que je n’avais pas encore eu le temps de dire quoi que ce soit, elle a estimé que je n’étais rien qu’une feignasse pas suffisamment active dans ma recherche d’emploi. C’était un peu culotté de la part d’une femme que je n’avais jamais rencontrée (l’entretien s’est fait par téléphone). Dire que des personnes sont payées pour éviter à d’autres de trop prendre leurs aises sur leurs minima sociaux… J’imagine qu’elles dorment mieux que moi la nuit.

Mais revenons à nos moutons.

Lors de mon premier rendez-vous individuel via Activ’ Projet, j’ai eu affaire à une femme de mon âge, sympathique, humaine et passionnée par son métier. Il y a des gens qui transpirent la gentillesse et l’empathie sans pour autant dégouliner de pitié ou de je ne sais quelle autre anti-qualité visqueuse. C’était le cas de mon interlocutrice, vraiment une meuf cool. Mais je lui ai menti à elle aussi, c’était une question de survie.

J’ai dit que j’avais un projet professionnel et que celui-ci s’articulait autour du community management. J’avais quelques petites bases en la matière et je pense avoir réussi à m’auto-convaincre que je pouvais peut-être faire quelque chose de ma vie avec ça. C’est à ce moment-là que j’ai découvert ce qu’était la rédaction web.

Le mensonge ne m’a pas demandé beaucoup d’efforts, j’ai simplement dû avoir l’air positive pendant mes rendez-vous individuels. Je passais surtout mon temps dans des ateliers de groupe avec des hommes qui voulaient ouvrir une société de ménage industriel ou un site de e-commerce, et des femmes qui se lançaient toutes dans le reiki, les soins énergétiques et autres charlataneries du genre. J’étais peut-être une menteuse mais ma fourberie n’affecterait personne d’autre que moi.

Lors de ces ateliers, j’ai appris les bases de la comptabilité et la différence entre une micro-entreprise et une SARL, basta. Ce n’était pas inutile puisque je me suis laissée embarquer dans l’aventure de l’entrepreneuriat.

En avant Guingamp !

J’ai créé mon auto-entreprise en juin 2019. C’est très facile à faire, même pour une personne atteinte de phobie administrative comme moi. On pourrait presque se demander où est l’entourloupe (la notion même de travail est l’entourloupe, ne vous inquiétez pas).

J’ai affiné mon projet fantôme, j’ai abandonné le community management pour me centrer sur la rédaction web. J’ai compris qu’une question de légitimité se poserait pour la première activité. Il est beaucoup plus facile d’être rédactrice web que community manager quand on n’a pas de diplôme et qu’on n’a ni le temps, ni les finances, ni l’énergie pour une formation plus ou moins longue. Suffit d’avoir « une plume ». Je ne fais pas de faute d’orthographe, tel est mon super pouvoir2.

Je ne vous cache pas qu’une certaine fierté s’est emparée de moi. Après tout je suis une enfant du système. J’étais devenue cheffe d’entreprise et j’allais vivre de mon écriture, quel pied ! Et puis tout le monde trouvait ça super, on me disait : « Oui, c’est évident, tu as trouvé ta voie Lucie, bravo, je le savais. »

Quand tu te fous de la gueule du monde, ne sois pas surprise que le monde se foute de ta gueule.

J’ai pigé le truc.

Pour travailler dans la rédaction web, il faut avoir un minimum d’intérêt pour le marketing, ça sauve la vie. Il faut aussi avoir des sujets de prédilection sur lesquels écrire, autrement appelés sujets de niche. On peut très bien être généraliste mais il faut, je pense, bosser plus dur. Il ne faut accorder aucune importance au bullshitomètre de sa clientèle. Comme chaque freelance de ce monde merveilleux, il faut se battre pour se faire payer. Il faut aussi supporter une clientèle qui connaît votre métier mieux que vous-mêmes, un peu comme les profs. Il faut choisir son camp et l’imposer : SEO à tout prix ou texte de qualité ? Non, les deux ne vont pas toujours ensemble. Il faut aussi comprendre que la rédaction web n’a rien de romantique. C’est de l’écriture purement factuelle : de la description d’un antipuce ou d’un salon de jardin pour un catalogue en ligne, des articles de blogs fumeux tenus par des types qui s’en tapent du contenu pourvu qu’il remonte dans les premiers résultats sur Google ou encore des client·e·s hors sol qui réécrivent en moins bien les textes livrés.

On peut aussi être plus smart que je ne le suis. C’est-à-dire avoir suffisamment d’ego pour se vendre et trouver des missions intéressantes, puis le ranger dans un tiroir le temps de la rédaction du texte et de sa livraison (votre nom n’apparaîtra jamais nulle part). Se spécialiser, démarcher, avoir des idées, se démarquer. Je n’ai pas ces talents. Je sais écrire, ce n’est pas le problème, mais alors tout le reste…

Encore un énième deuil à faire…

J’adore travailler seule chez moi, dans mon bureau. Mais le marketing ne m’intéresse pas, je n’aime pas vendre. J’ai aimé écrire quelques rares textes parce que les sujets évoqués me parlaient. Mais ça arrive si peu ! Quand je ne crois pas en ce que j’écris, je peux y passer des heures. Or, je ne suis pas censée passer une journée entière sur un texte de 1500 mots. Je me sens juste esclave de Google.

La prédominance de textes inintéressants a affecté mon goût pour l’écriture. Même si je n’écris que pour moi ou ce blog, je ne vois pas pourquoi je devrais mettre ça de côté au profit d’autres entreprises. J’ai toujours eu du mal à dissocier, à segmenter, je ne sais même pas faire deux choses à la fois. Paradoxalement, je veux connaître et essayer plein de trucs différents. Ma vie demande une organisation dont je n’ai toujours pas saisi le fonctionnement.

Je ne raccroche pas la rédaction web (et, par extension, la correction et la transcription), je ne ferme pas mon auto-entreprise. Je sélectionne mes missions en mode hardcore. Il faut que le projet ou le sujet me fasse plaisir car j’ai désappris à me forcer (et ça ne va pas aller en s’arrangeant à mesure que je vieillis). Ce n’est toujours pas demain que je vais gagner ma vie correctement mais je l’accepte petit à petit. Comme si j’avais le choix !

Je suis peut-être une éléphante dans un magasin de porcelaine dans bien des situations mais je suis ascendant souris, je sais me faufiler et me faire oublier. Je fais ce que je peux avec ce que j’ai. J’ai essayé de me fondre à maintes reprises mais sans succès, ça ne fonctionne pas. Cocotte-minute, inadaptée chronique et spécialiste de l’auto-sabotage, tel est mon ADN. Je fais avec.


1 Je me souviens bien de cette date parce que c’était littéralement le jour de ma fête.

2 Si vous en trouvez une ici, c’est qu’elle a échappé à mes quatorze relectures. Nul n’est infaillible.

Cet article a 4 commentaires

  1. Flou

    Yay! De  » vivre de l’écriture » à « se dégoûter de l’écriture »! J’ai un parcours différent mais j’en arrive à peu près au même point, du coup j’ai choisi de travailler moins pour me dégager du temps pour des projets d’écriture perso.

    1. Lucide

      Depuis que je me suis lancée dans le cyanotype, je me sens soulagée. J’ai toujours des problématiques de création mais elles n’ont plus rien à voir et ne me dégoûtent de rien du tout. La dimension « artistique » seule est très libératrice (enfin je trouve !) Travailler moins est salvateur, je déteste le fonctionnement actuel de cette notion.

  2. Laurelas

    Ahlala, j’ai failli partir dans cette direction, avant mon bilan de compétences (et même pendant d’ailleurs) je me disais que « j’avais au moins ma plume » qu’on m’a souvent louée durant mes années d’écriture sur internet. Mais comme tu dis : le marketing. Si j’avais quitté la vente c’était bien pour une raison…

    Bref, qu’on abolisse le travail une bonne fois pour toutes, merci bien.

    1. Lucide

      La vente, le commerce, le marketing, il faut avoir la fibre, ce n’est pas donné à tout le monde… Qu’on abolisse le travail, oui, parfaitement.

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