J’ai mes règles

J’ai mes règles. Je sais, c’est surprenant, mais j’ai mes règles. Non seulement j’ai mes règles mais en plus, aujourd’hui est le premier jour de mes règles. J’ai fait un calcul savant, je dois être à mon 240e cycle, soit environ 960 jours cumulés pendant lesquels mon endomètre s’est désagrégé. La vérité, elle est là, je saigne.

J’ai eu mes premières règles en juillet 1997, l’été entre le CM2 et la sixième. J’avais 11 ans tout juste. Je partais en vacances à La Rochelle peu après. J’ai été privée de baignade pendant le séjour parce que je n’ai pas su mettre de tampon. Ma mère m’a un peu forcée et ça m’a traumatisée. Ne faites jamais ça.

L’arrivée de mes règles a stoppé ma croissance. La courbe de mon carnet de santé annonçait un splendide mètre 77, je me voyais mannequin (sans rire). Je me suis arrêtée 7 centimètres plus tôt, pas de quoi rougir. Personne n’a à rougir de sa taille de toute façon. Je reste tout de même la plus petite personne de ma famille. Je ne suis jamais devenue mannequin (ça me rire) mais avoir été plus grande plus vite que mes camarades de classe m’a permis d’être assez bonne en athlétisme. En revanche, ma taille ne m’a été d’aucune aide lors de cours de natation en cinquième. Déjà, il fallait que j’apprenne à nager et puis mes règles débarquaient parfois. Comme ce jour où je m’en suis rendu compte dans les vestiaires. Il m’a fallu réunir un courage inimaginable pour annoncer la nouvelle à mon professeur masculin d’un demi-siècle de plus que moi. Je me sentais profondément misérable. En un souffle : « M’sieur, j’peux pas faire piscine, j’ai mes règles. » Il est resté interdit beaucoup trop longtemps et m’a répondu : « Ah. » Et je me suis assise sur le banc.

J’ai eu la chance d’être réglée très vite comme du papier à musique. Cela dit, ça n’a pas empêché les accidents de survenir. Alors j’ai souvent porté mon pull autour de la taille parce que j’avais taché mon pantalon, j’avais honte.

C’est fou quand on y pense. Avoir honte d’un phénomène physiologique qui arrive à la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui dure 42 ans de notre vie en moyenne. En fait, la civilisation ne va pas s’effondrer au moment où la phrase « J’ai mes règles. » passera nos lèvres (j’aime l’humour). J’ai attendu d’avoir 30 ans pour ne plus avoir honte de mes règles. J’en ai fini de chercher tout un tas de métaphores pour les décrire. J’ai mes règles, les gars. Je saigne 4 jours d’affilée 13 fois par an.

Quand je travaillais encore comme surveillante dans un collège, une élève de cinquième s’est éloignée de son groupe de copains et est venue me trouver sur la cour. Elle m’a dit, incroyablement discrète et rougissant, qu’il fallait que je lui ouvre sa salle de classe afin qu’elle puisse y chercher « des trucs » parce qu’elle avait « ses trucs de filles« . Un vent de révolte m’a soulevé l’estomac, j’avais en face de moi une gosse de 12 ans à qui on a appris que les règles étaient sales, qu’il ne fallait pas en parler, surtout devant les garçons. Je n’avais pas envie de la mettre dans l’embarras mais j’ai essayé de lui prouver par a + b qu’il ne fallait pas avoir honte d’un phénomène physiologique qui concerne la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va durer environ 42 ans de sa vie. Je lui ai dit qu’elle pouvait prononcer librement les mots règles, serviette et tampon et que si des personnes doivent se sentir gênées, ce sont ses idiots de copains qui ne savent pas ce que c’est. Parce qu’on ne leur apprend pas non plus, à eux. Quelle tristesse. En définitive, soit cette gosse était tête en l’air, soit elle oubliait exprès ses protections dans sa salle de classe pour s’entraîner à me demander de lui ouvrir en employant le bon vocabulaire de manière audible. Je vous garantis qu’au mois de juin, elle plantait son regard dans le mien sans rougir ni chuchoter.

Je ne connais aucune personne ravie d’avoir ses règles. Quand ça se passe bien, on saigne et puis c’est marre. Mais c’est rare, ça. La réalité est toute autre. Il y a les douleurs d’intensité variable, les symptômes physiques divers et variés, la santé mentale qui prend cher, il y a l’endométriose et j’en passe. Moi j’ai de la chance, j’ai mes règles depuis 21 ans et 4 mois et elles s’annoncent toujours poliment avant de franchir le seuil de mon intimité. Mais j’ai attendu d’avoir 30 ans pour cerner le syndrome prémenstruel et comprendre comment il interagit avec moi. Ce n’est pas normal, j’aurais dû le savoir à 11 ans.

J’ai mes règles, c’est un non événement. Et pourtant il faut en parler parce que ça a beau être normal, ce n’est pas assez normalisé. Parlez-en sans honte avec les filles, les garçons et les autres. Celleux qui sont gêné·e·s n’y comprennent rien. À qui la faute ?

Photo d’en-tête : Rupi Kaur

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