En finir avec la « musique pour midinettes »

Ça fait longtemps que ce sujet me donne envie de casser des briques à main nue, il est donc grand temps qu’on en parle.

Le sexisme est partout, ancré jusqu’aux os, dans tous les secteurs. La sphère musicale ne fait pas exception (j’enfonce une porte ouverte mais continuons). Dans chaque recoin nous avons été et sommes encore trop souvent considérées comme inférieures, que ce soit de manière consciente ou non. Je précise l’aspect psychologique de la chose parce qu’on entendra régulièrement Jean-Michel Je-suis-pas-misogyne-j’ai-trois-filles dire que les femmes sont les égales des hommes mais elles font quand même mieux la vaisselle qu’eux. C’est toujours très… profond…

Et donc moi, je n’en peux plus d’entendre, encore en 2020, le terme « midinette(s) » associé à un chanteur ou un style de musique.

C’est quoi, une midinette ?

Vous n’allez sans doute pas le croire mais la midinette originelle n’a rien à voir avec la musique. Au XIXe siècle, les ouvrières parisiennes de la couture étaient familièrement nommées ainsi. Ces femmes mangeaient peu lors de leur pause déjeuner, on a alors contracté les mots « midi » et « dînette » (source). Le mot a évolué et qualifié une autre catégorie de femmes de façon toute aussi familière. Aujourd’hui, une midinette est une jeune fille naïve, frivole, fleur bleue, etc. Tacitement, c’est une appellation qui prend fin à un âge « avancé » (selon les milieux, on peut être bonnes à jeter dès 30 ans).

Depuis les années 1960 (surtout), on a donc vu fleurir la musique et les chanteurs « pour midinettes ». Comment est-ce arrivé dans le langage courant ? Qui a pris la décision ? D’où ça sort ? Calmons-nous, je n’ai pas la réponse. En revanche, ce que je sais, c’est que c’est insultant de manière multiple.

Les fameux chanteurs « pour midinettes »

D’une part, on (qui est ce « on » bon sang de bonsoir !) a placé quelques chanteurs (car il s’agit essentiellement d’artistes masculins) dans la case dite « chanteurs pour midinettes » parce qu’il fallait bien les coller quelque part. Ces hommes qui osent chanter des textes vus comme simples (voire simplets), parlant d’amour, de romantisme, des mecs avec des fêlures qu’il faut parfois venir sauver (ça aussi c’est une plaie mais ce n’est pas le sujet ici), bref, tous ces gars dont le public est majoritairement féminin (car les femmes n’écoutent pas de la musique de brute, apparemment c’est connu). Et alors quand un artiste a cette étiquette sur le front, bon courage pour la virer. Beaucoup ont été catégorisés ainsi, et de tous les styles : les Beatles, Claude François, Mike Brant, Christophe, les boys bands, Kyo, Justin Bieber, etc. Vous remarquerez que certains s’en sont mieux sortis que d’autres (j’entends par là que certains n’ont pas subitement décidé de changer une ampoule).
Quand on est un « chanteur pour midinettes », on n’est pas un vrai chanteur. Ou alors on est un chanteur, d’accord, mais sans valeur. Est-ce qu’on est un artiste ? Bof, pas sûr. Le « chanteur pour midinettes » n’a pas d’autre talent que celui de faire se pâmer les filles.

Petit exemple concret. Le 11 juin 2019 (c’est-à-dire il y a cinq minutes), la journaliste Pénélope Picard a signé un papier pour Le Parisien intitulé Chanson française : cinq titres que l’on aime absolument. Paf, elle met les pieds dans le plat dès le premier paragraphe à propos de Succès fou de Christophe et de sa reprise par lui-même avec Nusky & Vaati. Elle écrit : « Qui aurait imaginé que cette chanson pour midinettes, composée dans les années 1980, puisse avoir une couleur moderne ? »
Je trouve cette phrase interrogative terriblement assassine. Traduction : qui aurait imaginé que ce crétin de Christophe (qui est tout de même l’un des meilleurs compositeurs que la France a connu) était capable de réinterpréter ses titres pour les rendre écoutables à une population plus large ? Alors que ce qu’on devrait juste retenir, c’est qu’il peut être cool de réinterpréter un de ses vieux titres et de l’offrir à de nouvelles oreilles curieuses. Si l’emploi du mot « midinette » n’est pas ici du tatouage permanent, c’est que je n’ai rien compris (si, j’ai très bien compris, t’inquiète).

Les filles n’y connaissent rien en musique

D’autre part, et c’est sûrement ce qui me gonfle le plus, si on est une jeune fille « naïve et frivole », c’est qu’il n’y a aucune chance pour qu’on puisse apprécier la musique à sa juste valeur. Et puisque ces connasses n’ont pas les oreilles adéquates ni le cerveau adapté, on va leur servir des plats préparés qu’on va appeler Worlds Apart, G Squad, 2 BE 3, etc. Bien joué, ça a super bien fonctionné. J’étais simultanément en pleine pré-adolescence, vous avez visé juste. Ce n’est, hélas, pas ironique. Elles ne sont bonnes qu’à ça, les filles, écouter de la soupe (pardon Nathan, pardon Gérald, pardon Filip, vous étiez les dindons et nous étions la farce). Les groupes de hard FM ont subi la même limonade : Guns N’Roses, Mötley Crüe, Bon Jovi, Poison, etc. mais ils avaient au moins le mérite de jouer leur propre musique et parfois même de l’écrire et la composer. Du coup, il y avait quelques mecs dans la fosse. Ça me rend d’autant plus barjot que je suis fan de Bon Jovi.

Nouvel exemple concret. Le 20 mai 2020 (c’est-à-dire il y a dix secondes), les journalistes Florent Barraco et Thomas Mahler (déjà ils ont besoin d’être deux pour écrire un article (oui, je suis taquine)) ont publié dans Le Point De la pire à la meilleure, nous avons classé les 277 chansons de Claude François. Premièrement, t’es qui pour établir un ordre ? Deuxièmement, l’introduction vaut son pesant de cacahuètes : « Retour sur l’œuvre d’un chanteur pour midinettes que l’on réduit trop souvent à ses paillettes. »
Ah bah oui, ça rime. Vous m’en direz tant. Les mecs ont osé placer les mots « midinettes » et « réduit » dans la même phrase. C’est de l’art.

C’est usant

Comme tous les arts, la musique subit son lot de puristes plus snobs les uns que les autres qui adorent dire ce qui est de la musique ou n’en est pas (n’a-t-on pas eu droit il y a peu à un superbe débat de merde sur les quelques films de François Truffaut disponibles sur Netflix ?). Vous êtes sans doute snobs à votre échelle (moi aussi, hein), mais si le sexisme est inclus dans vos réflexions, alors permettez-moi de vous dire que votre avis ne vaut pas un clou. Si vous supposez d’emblée qu’une femme qui porte un t-shirt à l’effigie des Rolling Stones n’a jamais écouté entièrement la discographie du groupe, croyez bien que le problème ne vient certainement pas d’elle (en plus, on s’habille comme on veut).

Oh, on a bien le droit de tout analyser, mais il me semble que la musique s’écoute avec les oreilles et les émotions. En plus, bon nombre de mecs devraient écouter ceux que je viens de citer et plus encore, ça atténuerait cette injonction à la virilité qui ne fait de bien à personne. Je conclue avec Plasticine, membre du forum du webzine XSilence, qui, en 2004, a écrit : « Faut arrêter de dire que des filles écoutent de la musique pour la gueule du chanteur ! C’est carrément abusé ! T’es pas un chanteur pour les filles, t’es un chanteur tout court, après tu chantes de la merde ou pas… c’est autre chose ! » Nuff said.

En-tête : Suzi Quatro

One comment

  1. Au lycée je me faisais un devoir de ne pas aimer les « trucs de fille » ; j’ai réussi à avoir le rose en horreur pendant des années à cause de ça. Pourtant ce pauvre rose ne m’avait jamais rien fait, il avait même été ma couleur préférée en mes jeunes années, et je commence de nouveau à l’accepter. Du coup impensable d’avouer aimer les trucs à l’eau de rose, alors que à peine j’allumais mon lecteur mp3 que retentissaient des chansons d’amour de tous styles de musique.
    C’est un truc de gens bornés (ou d’ados en quête d’une personnalité ^^) que de classer, d’étiqueter, encore et toujours, absolument tout. Avec des termes forcément plus ou moins blessants pour les uns ou les autres. C’est, entre autres, pour quand on n’ose pas avouer qu’on aime des trucs qui ne sont pas censés nous être adressés ; pas assez virils ou pas assez féminins, pour rester dans le thème du genre. Mais comme c’est passé dans le langage courant on ne va pas pouvoir se défaire de ce genre d’expressions malheureusement. On ne cherche plus le pourquoi de ceci ou cela quand les mots font partie intégrante de notre vocabulaire. Il y a beaucoup de termes contre lesquels je devrai me battre à la maison quand je les entendrai être prononcés par les jumeaux ; je penserai à toi lorsqu’ils parleront de midinettes 😉

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