C’était probablement mauve

En septembre, le lendemain de son anniversaire, ma grand-mère est morte. Elle est morte officiellement parce que socialement, c’était déjà fait depuis longtemps. Elle avait 86 ans et était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Les derniers souvenirs que j’ai d’elle remonte à quelques temps avant son placement dans un EHPAD spécialisé, elle était hébergée chez ma mère et planquait des rouleaux d’essuie-tout dans sa valise comme une kleptomane.

Je n’ai jamais rendu visite à ma grand-mère dans son EHPAD. Elle n’a jamais demandé après moi (il aurait été étrange qu’elle le fasse), elle a rapidement perdu la raison et puis, bon, pourquoi faire ? En revanche, je suis allée la voir dans sa chambre funéraire. Le cercueil était posé au milieu de la pièce, les murs étaient pâles et il y avait une musique relaxante digne d’un cabinet d’esthétique. Ma grand-mère portait un gilet, ou un pull, d’une couleur douceâtre mais j’ai déjà oublié laquelle. C’était peut-être bien du mauve. Surtout, sa bouche était ouverte. J’ai trouvé ça surprenant, il me semblait que les thanatopracteur·rice·s faisaient un petit boulot de couture. À peine entrée, on m’a sauté dessus dans le but de me rassurer avec des insinuations mystiques. Sauf que je n’avais peur ni besoin de rien. À part de silence, sans doute.

Je suis restée au pied du cercueil. Pourquoi suis-je venue ? D’autant que j’ai hésité de longues secondes avant d’ouvrir la porte. Personne ne m’a forcée, c’était mon choix. J’ai fait acte de présence pour montrer à une morte que, moi, j’existais. Je l’ai regardée droit dans sa bouche en repensant à un truc ou deux qui m’ont transformée en meuf rancunière. Je n’ai rien ressenti. Je suis restée quelques minutes de plus pour ne pas avoir l’air impolie auprès des trois autres vivant·e·s présent·e·s dans la pièce, et puis je suis sortie rejoindre le reste de ma famille.

La cérémonie a eu lieu dans cette église en carton-pâte, il y avait peu de monde, c’était assez pathétique. Il faisait si chaud. J’ai levé les yeux vers la Vierge Marie (c’est juste qu’elle était dans mon champ de vision) quand, derrière le micro, il a été question pour ma grand-mère de connaître la joie de le devenir. Source ?

Les festivités se sont terminées au crématorium en comité restreint et c’est finalement là que j’ai pleuré. Oh je n’ai pas pleuré de tristesse, non. J’ai dégazé toute mon amertume de petite meuf écrasée. Ma tante et mon oncle avaient choisi un tas de photos de ma grand-mère sous un jour meilleur qui défilaient à la télé sur fond de Simon & Garfunkel. Je ne me suis vue sur aucune. Sans doute parce que ces photos n’existent pas. Ce constat a permis de boucler la boucle. On ne choisit pas sa famille.

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